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BILLET DE CHLORATE DECEMBRE 2002
Ecoutes téléphoniques.

J'ai été mis sur écoutes et enregistré par le perfide Megglé lors d'une conversation. En plus, il l'a publié dans son bouquin sur la dépression. Il y a vraiment des choses qui ne se font pas. Alors, puisqu'il l'a fait, je le fais aussi.

- Moi : " Dites, mon vieux, vous connaissez les notes bleues ?
- Lui : " Non, Hercule, je ne connais pas les notes bleues.
- Dommage. Vous avez entendu parler du Blues, quand même ?
- Oui, avoir le blues. Les femmes qui viennent d'accoucher font souvent une dépression brève pendant la montée de lait qu'on appelle comme ça : " le blues du post-partum ". Mais ce n'est pas un simple coup de cafard mais une vraie dépression. Ce n'est pas simplement " avoir le blues ".
- Non, le Blues. D'où ça vient, à votre avis, l'expression " avoir le blues " ?
- Je ne sais pas, Hercule.
- " Avoir le blues " vient des Noirs américains de la Nouvelle-Orléans du XIX° et du début du XX°. Vous savez, l'esclavage et tout ça, les suites pires encore après le passage de Lincoln et de la guerre de Sécession... Ce sont eux qui ont trouvé ça pour dire qu'ils avaient le cafard, qu'ils en avaient marre de leur misère d'esclave, pire encore après leur libération, marre de ne pas arriver à sortir de leur m… ; ils ont trouvé cette expression pour dire quand ils n'avaient plus envie de rien, sinon de s'abrutir d'alcool pour ne plus penser. Vous commencez à comprendre ?
- Et alors ?
- Eh bien, leur humeur " bleue ", comme nous, nous dirions " noire ", ils en ont fait de la musique : le Blues. Et c'est venu tout seul. Vous savez comment ?
- Je vous en prie, continuez.
- Eh bien, comme ils s'emm...aient, ils ont voulu faire de la musique. La musique, vous savez, c'est ce dont s'abrutissent aussi les ados moroses vautrés sur leur lit pendant des heures. A ces Noirs misérables, il ne restait que l'alcool et la musique, mais là encore, ils n'y arrivaient pas. Ils avaient un gros problème. Ils n'arrivaient pas à jouer leurs airs africains sur les instruments des Blancs. Tout ça parce que la portée de la musique africaine ne comporte que cinq notes, et l'occidentale sept. Et ils ne le savaient pas. Quand ils l'ont compris, ils ont écrasé deux des notes des Blancs, la troisième et la septième, pour se rapprocher de la portée africaine et ça a donné des espèces de notes intermédiaires, complètement inédites. Ce sont elles, les notes bleues. Et comme par hasard, ce sont elles qui expriment très précisément la nostalgie du Noir. Ce sont elles qui créent l'ambiance du Blues, cette ambiance qu'on ressent du premier coup. Vous voyez : misérables, incapables de s'exprimer même par la musique, ils font un minable bricolage de solfège et tout un nouveau monde musical s'ouvre à l'humanité entière, pas seulement à eux. Tout le jazz en vient.
- Je n'aime pas le jazz. Je suis plutôt classique, Hercule.
- Mais maintenant vous connaissez les " notes bleues " et vous devriez vous intéresser au jazz. Parce que les Bluesmen sont ensuite partis pour Chicago... Ils ont travaillé. Ici, travailler, dans un morceau, ça veut dire : d'un côté, on donne un rythme et une ligne mélodique appuyée entre autres sur les notes bleues et de l'autre, chaque instrumentiste prend son tour pour improviser. Chacun prend son tour. Et il improvise, soutenu par les autres. Il laisse jouer son inspiration. Il crée. Et on a de ces morceaux, mon vieux, qu'un jour, je vous ferai écouter ! C'est d'une joie ! C'est libre ! C'est le swing, ça balance ! Quand vous avez le bourdon, écoutez Fats Waller. C'est ce que je fais. C'est mieux que le Prozac. Tout ça à partir des notes bleues. Le mieux, c'est que les Blancs s'y sont mis et qu'ils ont admiré les Noirs, qu'ils les ont enviés, cherché à les copier et qu'ils ont fini par trouver leur propre voie blanche dans l'univers musical que les Noirs leur avaient offert. Vous êtes trop classique, mon vieux. Sortez des cadres. "
 
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