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BILLET DE CHLORATE DU MOIS DE NOVEMBRE 2003
Les grandes personnes

Est-il vraiment utile de prendre son temps ? Parce que l'époque est pressée, on nous affirme qu'il est urgent de prendre notre temps. De préférence aux Caraïbes ou aux Maldives. Mais pour se payer le voyage, il faut se dépêcher de travailler. Pour ceux qui peuvent. Les autres, plus pauvres, n'ont guère le temps de se dépêcher pour aller prendre du temps avant de revenir se dépêcher pour autre chose, plus urgent encore que de prendre du temps quand on l'a pris. Mais au fait, quand vous l'avez pris, ce temps, où l'avez-vous mis ? Y a-t- il un rangement quelconque pour le temps, armoire, coffre-fort ou banane ?

Tout ce qu'on peut dire du temps, c'est qu'il passe. De toutes façons, il passe. Du sable entre le doigts. Il passe plus ou moins vite, plus ou moins lentement. Cela signifie que la pendule est une sacrée tricheuse. Comme la balance dont je parlais le mois dernier à propos du poids, la pendule aussi ment. Le temps passe plus ou moins vite suivant ce qu'on y fait ou n'y fait pas. Allongé dans mon hamac un après-midi d'été, les yeux mi-clos, j'adore sentir le temps arrêté. Je l'ai immobilisé et comme ça, je saute directement de deux à six heures du soir. Quand ils me voient dans mon hamac, les énervés sont terriblement agacés et cela augmente mon plaisir. Eux, pendant ce temps, ils se sont rendus utiles. Je leur laisse avoir raison. J'aime avoir tort, tout comme j'aime laisser, longuement, le téléphone sonner sans y répondre. Autrefois, c'étaient les laquais que leurs maîtres sonnaient. Je suis le seigneur.

J'ai guéri au moins trois hommes pressés sans un mot, rien qu'en leur mettant ma main derrière la nuque pendant un quart d'heure, une fois par semaine pendant un mois. Ils croyaient dur comme fer que j'avais un pouvoir magnétique, ce qui est faux bien sûr. Ils le croyaient parce que dès que ma main s'approchait de leur nuque, ils se liquéfiaient de relaxation et tombaient dans une magnifique hypnose dans laquelle ils prenaient tout leur temps intérieur et oubliaient de se rappeler. Au bout d'un mois, ils avaient appris à se rappeler d'oublier et le faisaient comme ils le faisaient avant d'avoir oublié. Et voilà des messieurs qui avaient des céphalées invalidantes, avaient consulté nombre de neurologues, avaient eu tous les examens complémentaires en usage, y compris l'IRM, et qui ne trouvaient plus leurs céphalées.

On est pressé parce qu'on est sérieux. Un auteur célèbre racontait qu'enfant, il regardait les grandes personnes. Tous les enfants regardent attentivement les grandes personnes, et se demandent comment c'est, d'être une grande personne et de pouvoir faire toutes les choses qu'eux ne peuvent pas faire parce qu'ils sont trop petits, trop jeunes. Alors, ils regardent et attendent. Ils attendent d'être une grande personne. Ils attendent, attendent, attendent... Et un jour, à soixante ans, ils rendent compte qu'il n'y a pas de grandes personnes.
 
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