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BILLET DE CHLORATE DU MOIS DE SEPTEMBRE 2005
Vendanges

Tout à l’heure, je n’étais pas content. J’allais à Sanary-sur-mer et il y avait un embouteillage. Je me traînais dans ma décapotable jaune : elle a les couleurs de la Poste. Bien que ce ne soit pas une Porsche, je vous garantis qu’elle se remarque. Elle se remarque, mais pas moi. C’est pourquoi cette voiture m’a déçu. Elle n’a pas répondu à mes attentes. En plus, là, je me traînais au milieu de berlines ordinaires et anonymes et, surtout, de tous ces 4x4 dont j’ai horreur. A la file indienne. Sur la route de la mer. Quelle banalité ! Sauf qu’on est en septembre, le soir. Et chez nous, maintenant, les touristes sont partis et la mer redevient, en principe praticable. Donc, cet embouteillage était incompréhensible et je n’étais pas content.

Heureusement, il y a eu beaucoup d’audacieux pour qui la ligne blanche ne comptait guère devant le temps perdu. A ce comportement entreprenant, on comprenait qu’ils n’avaient jamais été militaires. C’est ainsi qu’on obtient des renseignements socioprofessionnels.

Il y a eu tellement de conducteurs non-militaires que je me suis retrouvé juste derrière la cause de l’embouteillage : un tracteur qui rapportait la vendange du jour. Sa remorque était remplie de grappes pleines et violettes. Il apportait tout ça à la coopérative. Et là, j’étais content. J’étais vengé des 4x4. Alors, j’ai bien fait attention à prendre le rythme du tracteur, en bon élève, juste derrière, et à causer un nouvel embouteillage subséquent. Mon idée était de dire au plus de monde possible que pour aller à la mer, on n’avait pas besoin d’un GPS embarqué, mais juste de suivre le raisin qui fera le vin.

Le vin futur est passé devant des grandes surfaces polyvalentes (alimentation, habillement, rentrée des classes, chiens et chats, billets d’avion, électroménager, livres et DVD), et encore d’autres surfaces où des meubles d’Indonésie sont proposées très chers à bas prix. C’est bien, les surfaces : elles font des volumes et n’ont pas besoin de profondeur pour ça. Les physiciens aiment beaucoup. Un jour, j’en ai rencontré un là, sur la surface. Il était prix Nobel, spécialiste des plastiques, et il choisissait ses fromages. Je n’ai pas osé lui parler. C’était bien lui. Je ne blague pas.

Le tracteur a tourné à gauche, pour la coopérative. J’étais désolé de n’avoir plus de raison de mettre fin à l’embouteillage. Grâce à son lent virage, la circulation était redevenue fluide, comme on dit aux nouvelles.

Il faudra plusieurs mois pour que ces milliers de grappes deviennent quelques litres de vin. Elles seront peut-être vendues en grande surface et je retrouverai peut-être mon prix Nobel devant la gondole. C’est ce que je me disais, assis sur un banc du port, face à la mer qui semble ne jamais se fatiguer. En rentrant dans ma décapotable, j’ai pris un orage. C’est la saison du vin.

 
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