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BILLET DE CHLORATE DU MOIS DE JUIN 2005

Le bonheur de gaffer

Savoir gaffer est une des choses les plus importantes dans la vie. Vous pourriez savoir lire et écrire, mais si vous ne savez pas gaffer, vous êtes perdu. Or, dans la vie, ce n’est jamais bon de perdre le cap. La gaffe est notre boussole. Grâce à elle, on retrouve le chemin. Grâce à elle, on redevient efficace si on ne l’était plus. Grâce à elle, on retrouve la paix intérieure si on l’avait perdue. Et ça se fait en trois minutes le plus souvent, trois secondes plus souvent encore, ou trois heures tout au plus. Le résultat de la gaffe est toujours durable : des années, voire la vie entière. On peut appeler aussi ça lapsus, lapsus linguae, lapsus calamae. Je préfère « gaffe ».

Mon collègue psychanalyste, le Dr Arthur Arum était de très mauvais poil depuis plusieurs jours. Les infirmières de son service l’avait remarqué et en souffraient. C’était d’autant plus remarquable qu’Arum Arthur était d’un naturel très agréable et qu’il avait de la présence puisqu’il pesait 120 kg. Alors 120 kg de bonne ou de mauvaise humeur, ça se remarque. Les infirmières ont d’abord pensé qu’il avait des soucis familiaux mais elles se sont dit que ce n’était pas ça. Ce sont des femmes, elles ont du flair. Un jour, en pleine réunion, elles lui ont posé la question : « Mais, Monsieur Arum, que vous arrive-t-il ? vous faites un régime ? » Arum a fini par bougonner que oui. Elle lui ont demandé pourquoi il faisait ce régime. Arum a piqué une grosse colère et hurlé : « Parce que je veux absolument grossir ! ».

Bref silence stupéfait dans la salle, puis rires féminins. Arum est sorti pensif. Il est parti se promener deux heures. Quand il est revenu, il avait retrouvé son naturel délicieux. Il n’a plus jamais fait de régime et il a perdu 30 kg.

Le frère d’Arthur Arum, Arsène Arum a le même naturel agréable et il est aussi médecin. C’est un chirurgien mince, un peu timide, très doué et jalousé. Un jour, dans un congrès, il s’est fait vilainement agresser par un confrère. Devant cinq cents personnes, le gars a dit que les techniques d’Arum Arsène étaient scientifiquement nulles et surtout n’étaient pas éthiques. Notre procureur a fait son réquisitoire pendant vingt minutes devant un auditoire interloqué. Intelligent, Arsène n’a écouté que les deux premières minutes puis s’est laissé glisser dans une vague rêverie où il revoyait les visages aimés des siens, les uns après les autres. Quand le procureur a eu terminé, tout le monde se demandait quelle allait être la réaction d’Arsène Arum. Il n’en eut aucune jusqu’au lendemain. Il écrivit alors une lettre très courtoise à l’estimé collègue dans laquelle il lui demandait le texte de sa conférence pour pouvoir y réfléchir. Il n’eut jamais aucune réponse, mais ce que, pendant dix ans, il ne comprit pas, c’est que, plus jamais depuis, il ne fut attaqué. Il eut la paix. Dix ans plus tard, il comprit et il éclata de rire. En rangeant son bureau en effet, il avait retrouvé des vieux papiers, dont le double de sa lettre d’autrefois. Elle était courte, banale sauf la formule de politesse qui disait : « Je vous prie d’agréer, cher Consieur, l’expression de mes meilleurs sentiments. » A l’époque, il n’avait pas vu. Sacré Inconscient !

Cher lecteur, nous nous retrouverons en septembre si nous n’oublions pas de partir en vacances cet été.
 
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