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| BILLET DE CHLORATE DU MOIS D'AVRIL 2002 Les plaquettes de frein Je vous l'avais bien dit : il est revenu. Qui ? Mais mon jardinier, bien sûr ! La dernière fois, je vous disais que je n'étais pas assez déprimé pour qu'il revienne. J'avais raison. Après avoir pris deux louches de dépression de plus à son sujet, j'étais complètement désespéré, ne sachant plus comment entretenir ma campagne. Je sors un matin et je le vois là, main tendue vers moi, large sourire, content de me voir comme si nous nous étions quittés la veille. Son air naturel et innocent m'a coupé toute possibilité de lui passer un savon. Je suis resté coi et nous sommes allés ensemble voir les arbres. Il est très fort, et pas seulement pour tailler les arbres ! Il est resté une semaine entière puis, jugeant probablement que j'étais un peu trop euphorique, il a de nouveau disparu. Il paraît que les plaquettes de frein de sa voiture ont lâché. Mais ici, il y en a bien pour un mois entier de travail et la saison avance. Ce sera bientôt trop tard pour les tailles. Il dit toujours que je me fais trop de souci pour ça. L'an dernier, la saison étant trop avancée, il m'a expliqué que ce n'était pas la bonne année pour tailler les oliviers. J'ai vérifié : c'était vrai. Un an sur deux, ça suffit quand ils ont été bien repris après des années d'abandon. Que va-t-il se passer cette année ? Je suis confus. Alors, tout est possible et c'est ça qui est bon dans la confusion. Rien de prévisible, donc rien de fixé, mais on n'a pas l'un sans l'autre. Il faut prendre les deux en même temps : le rien de fixé avec le rien de prévisible. En tout cas, présentement, j'ignore quel état mental choisir. Vais-je le faire dépressif, comme les dernières fois ? anxieux (c'est l'étape d'avant) ? Tout ça coûte de l'énergie. Je sais que j'y brûle trop de carburant, mais enfin, faire hurler son moteur débrayé en appuyant bien fort sur l'accélérateur, ça peut être une bonne politique. Si l'on croit à la magie, pourquoi pas ? et pourquoi ne pas croire à la magie ? pourquoi ne pas penser que que mon cri intérieur va être entendu de la bonne personne à trente kilomètres de là, et que ça va l'attirer vers moi irrésistiblement par télésympathie ? Vais-je le faire zen ? J'ai horreur du zen, horreur du nirvana et de tous ces trucs orientaux mis à la sauce occidentale. Les maniaques du sourire tout-terrains m'énervent profondément. Les optimistes fanatiques m'horripilent. Une fois - je ne devrais pas vous le dire -, en thérapie, j'en ai corrompu un, et sa femme avec. Monsieur, après une grave opération chirurgicale, s'était lancé à fond dans le zen avec Madame. Il ne leur manquait plus que la robe safran. Ils ne se disputaient jamais et n'avaient plus de relations sexuelles par ascèse. Un jour, sur mes conseils, Monsieur a apporté un bouquet de fleurs à sa femme, pas des fleurs symboliques de je ne sais quoi d'oriental, mais des fleurs du fleuriste du coin tout ce qu'il y a de plus bêtement occidental. Toute la semaine suivante, ils se sont disputés, assiettes cassées et tout. Dans une explosion, Madame a enfin pu dire à Monsieur toute l'inquiétude qu'elle avait ressentie quand il avait été malade et qu'elle avait dû, plusieurs années durant, tout prendre en mains dans la famille. Je passe sur le reste du script de leurs disputes. C'était très bien. Leur lit conjugal a connu à nouveau une saine activité motrice et sensorielle, loin de toute impassibilité mystique. Peut-être que mon jardinier sera là demain matin. Il m'avait promis qu'il serait là à partir d'aujourd'hui mais il n'est pas venu. Allez, je remonte ! |
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