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BILLET DE CHLORATE DU MOIS DE MARS 2005 Albert, la dernière fois Il était ravagé, Albert, la dernière fois que je l’ai vu. C’était au café de la place Puget, en face de la fontaine mousseuse. J’entendais l’eau couler, les garçons courir, les verres cogner la table et je voyais Albert ravagé dans cette belle journée d’hiver provençal. L’eau, les garçons, les verres et le soleil un peu froid m’intéressaient plus qu’Albert et je n’osais pas le lui dire parce que son malheur était, à ses yeux, le centre du monde, le seul centre du monde possible. Et je ne lui ai rien dit, pas un mot de soutien, pas une parole de compassion. Il était en face de moi, et je le laissais seul. Mon égoïsme m’inondait par vagues et me procurait une caressante béatitude. Bien sûr, avec nous, il y avait Machin, un psychologue dont je tairai le nom. Machin connaissait Albert bien mieux que moi. Il aurait pu faire quelque chose, quand même. Je n’allais donc pas me mêler de leurs affaires, d’autant que c’était la première fois que je rencontrais Machin et la troisième Albert. Mais Machin aussi jouissait de son égoïsme sous ce soleil de fin d’hiver. Nous attendions Machine. Elle aussi, je tairai son nom : c’était la femme de Machin. Elle travaillait en entreprise. Machin m’avait dit que Machine était partie deux jours en stage. C’était un stage de machinothérapie, un truc pour rendre la vie parfaite, comme elle doit l’être : parfaite toujours et en tous lieux. La vie parfaite, ça s’enseigne maintenant un peu partout. La vie moderne est merveilleuse en ce qu’elle permet la vulgarisation de savoirs totalement inconnus de l’humanité jusque là. C’est mieux que le TGV, non ? Pendant ce temps, Albert souffrait, en se rendant compte de notre indifférence. Nous attendions Machine à sa descente de train et nous n’avons bu, cruels, que des jus de fruits. Machine était une femme vraiment active, du genre qui se fait bien aujourd’hui, puisqu’aussitôt arrivée, elle était déjà repartie avec Machin et Albert. De loin, j’ai entendu qu’elle reprochait à Albert de ne pas marcher assez vite. Et je suis resté seul à cette terrasse de café, heureux de ne pas avoir eu un compte-rendu complet de stage de truc-heureux ou je-ne-sais-quoi fait par une femme dynamique. Et s’il y avait eu, en plus, des diapositives ?… Vraiment, certaines journées, tout vous sourit. La vie est formidable. J’ai oublié de vous dire. Pendant toute la durée du stage de sa femme, Machin avait complètement oublié de donner sa pâtée à Albert. Qu’est-ce qu’il s’est fait engueuler, Machin ! Pauvres chiens de nous autres !… |
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